Texte de Joëlle Rochard – Illustrations d’Agnès Perruchon
On raconte qu’autrefois, dans un pays lointain, vivait un ogre gigantesque du nom de Gamak.
Ses cheveux rouges touchaient le ciel lorsqu’il se mettait debout, ses pas ébranlaient les maisons, ses éternuements déracinaient les arbres et lorsqu’il dormait, ses ronflements chassaient les nuages.
Il habitait dans un immense château, tout en haut d’une grande montagne et n’en sortait qu’une fois par an, pour son unique repas.
Les paysans et villageois, effrayés, se cachaient dès qu’ils l’entendaient venir car, s’ils ne lui donnaient pas de quoi satisfaire son énorme appétit, il mettait tous leurs enfants dans un grand sac et les emmenait pour toujours, dans son château.
Certains avaient essayé de s’enfuir, ou de l’attaquer, mais leurs tentatives avaient échoué.
Cette année-là, tout le monde tremblait, car les récoltes avaient été mauvaises. Gamak resterait sûrement sur sa faim et sa vengeance serait terrible. Chacun cherchait un moyen d’échapper au
géant.
Au cœur de la forêt, habitaient un bûcheron et ses dix enfants. La plus jeune de ses filles s’appelait Puce.
Un soir, assise auprès de la cheminée, elle contemplait le feu dans l’âtre, lorsqu’elle vit, tout au bout d’une bûche, une araignée qui allait tomber dans les flammes.
Emue, Puce prit un long brin de paille et le présenta sous les pattes de la petite bête qui, aussitôt, s’y agrippa. La fillette la déposa, saine et sauve, sur le bout de son sabot de bois. Aussitôt une voix fluette s’éleva et lui dit :
- Tu m’as sauvé la vie, je sauverai la tienne !
Stupéfaite, Puce se pencha sur l’araignée.
- Tu parles ? lui demanda-t-elle.
- Oui, car je suis un peu fée, répondit-elle. Que puis-je faire pour toi?
Puce lui raconta sa grande peur de l’ogre.
- N’aie crainte, petite fille, si tu te sers de l’éclat de soleil, tu seras plus forte que lui ! conseilla l’araignée.
Sur ces mots, elle disparut dans un trou du mur.
L’éclat de soleil ?!… Perplexe, Puce avait beau chercher, elle ne voyait pas comment le soleil l’aiderait à arrêter Gamak.
Tandis qu’elle réfléchissait, la terre se mit à vibrer. Inquiète, Puce tendit l’oreille et distingua le bruit terrible des pas du géant...
Il se dirigeait vers le village !
Encouragée par les paroles de l’araignée, elle décida d’aller à la rencontre de Gamak et de l’attendre de pied ferme. Elle mit ses mains dans les poches de son tablier et sentit sous ses doigts, le morceau de miroir qu’elle avait trouvé la veille, derrière le moulin. Elle le prit et le manipula dans la lumière du soleil. Bientôt, celle-ci se refléta dans le miroir et une petite tâche brillante se mit à bouger sur son tablier.
L’éclat de soleil !
Tout à coup, les paroles de l’araignée prenaient tout leur sens ! A peine les avait-elle comprises que la tête de Gamak apparut au-dessus des arbres de la colline.
Son regard cruel fouillait les alentours à la recherche de nourriture. Il tenait un gourdin et portait un grand sac sur l’épaule.
Alors Puce capta le reflet du soleil dans son miroir et adroitement le dirigea vers les yeux de Gamak. Aveuglé, celui-ci s’arrêta et protégea ses yeux de son bras. Il aperçut la petite fille au milieu du chemin de terre. Furieux, il s’écria de sa voix de tonnerre:
- Espèce de microbe, comment oses-tu m’importuner? Ne sais-tu pas qui je suis?
- Tu es Gamak, l’ogre, répondit Puce, et je n’ai pas peur de toi.
- Par ma barbe, je vais t’avaler tout de suite pour te punir de ton insolence, hurla Gamak en avançant sa main vers la fillette.
- Non, tu ne le feras pas, car tu es cent fois plus grand que moi, mais je suis cent fois plus puissante que toi ! J’ai demandé au soleil de t’éblouir et il m’a obéi, mentit Puce.
Gamak partit d’un énorme rire...
- Ah! ah! ah! Eh! bien, si ta puissance est aussi grande que tu le prétends, prouve-le moi en commandant cette nuit à la lune. Sinon je t’emmènerai dans mon sac et tu ne reviendras jamais!
Sur ces mots, il saisit Puce entre deux de ses énormes doigts, l’enferma dans une grange, en bloqua toutes les issues par de lourds blocs de pierre et s’allongea entre deux collines, pour dormir un peu.
La nuit tomba bientôt sur la campagne. Au ciel brillait la lune, mais Puce, dans le noir de la pièce, ne voyait rien. Maintenant que le géant l’avait emprisonnée, elle était désespérée. Elle pleurait à l’idée d’être enlevée et de ne plus jamais revoir ses parents, lorsqu’elle sentit quelque chose grimper le long de son poignet. C’était l’araignée!
Puce lui dit entre deux sanglots:
- Comment pourrai-je éblouir le géant une deuxième fois? Je suis enfermée dans le noir et ne peux me sauver...
- Aie confiance en moi, chuchota l’araignée, et regarde...
Bientôt, sous le regard étonné de Puce, elle saisit un rayon de lune qui filtrait sous la fenêtre. En quelques instants, grâce à ce fil de lumière, elle tissa une robe extraordinaire, scintillant de mille étoiles ! La grange était éclairée comme en plein jour... Tandis que Puce enfilait cette robe merveilleuse, l’araignée lui prépara une couronne de pierres de lune et... disparut comme elle était venue.
Au petit matin, le géant s’éveilla, bailla bruyamment et tout en enlevant les gros blocs de pierre qui obstruaient les portes de la grange, il gronda:
- Maintenant, je n’ai plus envie de rire, petite, prépare-toi à disparaître pour toujours!
Mais dès qu’il ouvrit la porte, la robe de lumière illumina la campagne, aveuglant l’ogre pour la deuxième fois.
Alors Gamak, vaincu, sentit une énorme colère monter en lui. Elle gonfla, enfla tant et tant, que son corps prit la forme d’un gigantesque ballon qui, soudain, s’éleva lentement dans le ciel. Poussé par le vent, il disparut à tout jamais derrière les nuages.
Depuis, on ne chasse plus les araignées du village, elles ont leur place dans les maisons. Et les enfants aiment voir, aux premiers rayons du soleil, scintiller les gouttes de rosée sur leurs toiles... en rêvant à la robe clair de lune.
(Publié sous diaporama aux Editions pédagogiques du Grand Cerf)